Olivia Baes

The Beholder

Résidence d'écriture

The Beholder est un livre hybride entre mémoire et biographie. À partir des photographies érotiques et de mode de mon père, James Baes (1936–2017), le projet déploie un double récit : la biographie de mon père à travers mon carnet d’archive, et mon mémoire à travers la trajectoire de son regard.

Cette trajectoire commence à Rome en 1962, où mon père, alors journaliste pour Cinema Magazine, se rebaptise James Baes et entre dans le monde de Cinecittà. Elle traverse la naissance de certains des magazines érotiques les plus importants des années 1960, 1970 et 1980, sa rubrique mode à Stern, ses voyages à travers l’Europe, l’Afrique, l'Asie, et les États-Unis, puis son arrivée dans l’empire de Larry Flynt, où il devient directeur artistique de CHIC et travaille pour Hustler.

Le livre suit le male gaze comme un système visuel et culturel à travers les décennies où James Baes a travaillé, mais aussi à travers une lignée belge plus ancienne : celle de mon grand-père Émile Baes (1879–1953), peintre classique du nu féminin, et de ma tante Rachel Baes (1912–1983), peintre surréaliste et muse de René Magritte. Suivre le regard masculin, c’est aussi faire surgir les regards féminins qui l’ont accompagné, déplacé ou retourné : celui de Rachel Baes, qui a transformé le monde pictural de son père en mondes de subjectivité féminine ; celui de ma mère, muse et collaboratrice de mon père pendant près de vingt ans ; celui des stylistes, directrices artistiques et collaboratrices qui l’ont aidé à construire ses images ; et celui que j’ai moi-même cherché à reconquérir par l’écriture, le collage et le cinéma avant d’affronter la curation de son œuvre.

Cette contradiction est au cœur du projet: les photographies de mon père appartiennent à l’histoire du male gaze, mais elles révèlent aussi le rôle actif des femmes avec lesquelles il travaillait. Beaucoup de ses modèles participaient à la construction de leur propre image, dans des scènes souvent plus proches du cinéma que de la photographie. Son œuvre ne peut être dissociée des milliers de femmes qui ont posé pour lui, travaillé avec lui, ou l’ont aidé à obtenir l’image. À travers cette histoire, le livre traverse aussi les grands mouvements sociaux et sexuels du XXe siècle, lorsque le corps des femmes est devenu à la fois symbole de libération, objet de commerce, terrain de censure et lieu de réinvention.

Si le récit suit une double trajectoire, sa forme est hybride, fragmentaire, et proche du collage — ma manière de manier la matière photographique depuis plusieurs années. The Beholder rassemble fragments biographiques, méditations d’images, matériaux d’archives, photographies, voix du passé, voix de collaborateurs, de membres de la famille, de muses oubliées ou célébrées, ainsi que les voix issues de mon propre parcours : non seulement mes mentors, professeurs, assistantes d’archive et interlocuteurs avec qui j’échange sur les photographies de mon père depuis 2015, mais aussi ma propre voix, à plusieurs âges, quand je vivais encore enfermée dans le tabou de mon enfance.

En rassemblant mes voix passées et ma voix présente, le livre interroge la manière dont j’ai moi-même été formée par ces images : comment j’ai appris, très jeune, à me regarder depuis le regard masculin, à présenter mon image au monde, en m’exposant, me cachant, me déguisant, et parfois même en me protégeant dans la carapace d’un système visuel hérité avant même de pouvoir le nommer. En brisant cette carapace, le livre éclate le tabou du désir féminin, en le plaçant au centre d’un récit qui remonte le cours du male gaze dans ma famille, mais aussi dans la société qui m’a façonnée depuis petite fille.

Avant de présenter ces photographies au monde, je savais que je devrais traverser l’étendue de leurs contradictions. The Beholder est la trace de cette traversée. Le geste du livre consiste à déplacer la femme de sa position d’objet regardé et désiré vers une position d’autrice regardante et désirante, en transformant un héritage du regard masculin en écriture féminine.