« J’ai l’impression d’avoir perdu mon toit. »
C’est ce que mon père a murmuré le soir où son propre père est mort. Dans cette faille, j’ai vu apparaître un homme redevenu enfant, et la faille d’un héritage masculin où la violence se transmet comme un secret de famille.
Mon grand-père incarnait une virilité forgée dans la domination : un homme-forteresse, inébranlable, pour qui demander de l’aide équivalait à perdre sa virilité. Sa violence n’était pas un dérapage, mais une méthode — une éducation qui a marqué ses fils, et que mon père a tenté de briser sans jamais cesser d’aimer celui qui l’avait façonné.
Issu d’une lignée qui ne produit que des garçons depuis six générations, j’ai grandi moi aussi sous ce toit de fer. C’est cet héritage que je questionne aujourd’hui : comment se transmet la masculinité ? La paternité repose-t-elle sur la domination ? Que reste-t-il de ces violences dans nos corps ?
Le Corps de mes Pères sera un seul-en-scène autofictif où le réel glisse progressivement vers un territoire onirique et numérique, créé en collaboration avec Laurie-Anne Jaubert. Une scénographie réaliste se fissurera peu à peu sous l’effet d’interférences digitales, de projections en temps réel, d’un univers nocturne où les corps se transforment et où les non-dits prennent forme.
En parallèle de l’écriture, je collecte d’autres voix : celles de pères de ma famille ou d’ailleurs, pour écouter ceux qui, eux aussi, questionnent l’héritage masculin. Leurs mots, leurs silences, se mêleront au récit.
Ce projet n’apportera peut-être pas de réponses —mais cherche à ouvrir une brèche, un souffle, pour alléger un peu ce toit que nous portons.