Aliénor H

Journal de la Main Gauche

En résidence de création

Il y a deux ans j’ai commencé à écrire avec la main gauche dans un journal. Je suis droitière. Cette idée me vient d’un personnage de fiction que j’ai imaginé, qui s’appelle Madeleine, et qui est une jeune femme, ayant des troubles psychiques : elle peine parfois à différencier rêve et réalité. Elle décide un jour de tenir un Journal de la Main Gauche (elle aussi est droitière) pour peu à peu remplacer les médicaments qu’elle prend quotidiennement, qui sont supposés l’aider à combattre sa maladie, et qui la rendent en fait, morne et apathique. Elle voit dans ce geste l’alternative qui devrait « améliorer son cerveau ».

J’ai décidé de partir à la rencontre de l’idée de Madeleine, en m’en emparant très concrètement, d’abord comme d’un geste artistique compulsif : j’écris avec mon « autre main » dans des carnets. Et je m’approprie ce geste en l’associant spontanément à un trouble auditif qui me poursuit depuis près d’un an : j’ai un acouphène permanent avec perte d’audition. Il m’est difficile de me résoudre à un diagnostic médical, dans lequel on me dit que les choses n’évolueront pas. 

Je décide qu’écrire avec mon autre main, c’est une tentative d’agir sur mon cerveau, et donc sur mon oreille... Un peu comme Madeleine en fait.

Qu’est-ce qu’écrire avec mon autre main peut bien m’apporter aujourd’hui ?

Avec ce seul geste pour point de départ, très vite, un flot d’observations et de questions me submergent. 

J’écris avec ma main gauche. C’est difficile, maladroit. Inconfortable. Je n’ai pas la précision et le contrôle que j’ai à droite. Cette écriture non maîtrisée me rappelle l’enfant que j’ai été. On dirait une écriture d’enfant. Mon bras gauche, cette main gauche, sont-ils encore enfants ? Pourquoi écrire avec la main gauche, puisque je peux le faire « mieux », plus facilement, plus vite, plus efficacement, avec la main droite ? Finalement, écrire avec la main gauche, c’est un peu inutile, non ?

Je ne sais pas ce qu’est l’essence/le sens pour moi de ce geste, mais je décide de prendre le temps d’une investigation artistique pour le découvrir, armée de patience, de confiance et d’amusement.

 

Ce travail est celui d’une recherche parsemée de rencontres avec différentes personnes, ayant des parcours divers. Ces rencontres sont informelles et conviviales d’une part, et elles consistent d’autre part en des collaborations où je confie la matière (en l’état) à un.e artiste pour ensuite me mettre au service de sa vision. Ces collaborations donnent donc naissance à des gestes artistiques divers, que je remets ensuite au plan de la recherche et d’un cheminement plus « solitaire ».

 

Cette première résidence plateau au boson me permet de passer la main à l’artiste Tiffany Ghysen, afin d’embrasser sa vision. Il s’agit ici d’explorer la matière issue de ce geste d’écriture, dans une dynamique à la croisée des arts performatifs, photographiques, filmiques et du jeu théâtral. Tiffany Ghysen se glisse, le temps d’une semaine, dans la peau d’une Agnès Varda documentant une rencontre humaine et artistique. Nous travaillons avec la présence complice de l’artiste Renelde Pierlot, qui s’emparera à son tour de la matière dans le cadre d’une future résidence, où elle utilisera son regard de metteur en scène pour orienter et donner vie à une performance scénique.

Je remercie d'ores et déjà toutes les personnes que je rencontre dans le cadre de cette recherche, ainsi que ceux et celles qui m'accompagnent, de près ou de loin, et je remercie notamment le Corridor et le boson.